UKEMI

Une différence de conception

Ukemi est un terme japonais composé de deux mots, uke de ukeru, recevoir, et mi, le corps. En Aïkido l’ukemi désigne la chute de celui qui reçoit la technique. Malheureusement je crois que la chute est mal comprise et considérée par la plupart des pratiquants occidentaux. Je vais tenter ici de clarifier ce concept et montrer son importance dans la pratique martiale.

En occident la chute est généralement considérée par les pratiquants comme un signe de défaite. Elle est subie comme un mal nécessaire et l’apprentissage consiste simplement à pouvoir recevoir la technique sans être blessé. C’est évidement une étape indispensable. Mais si le travail s’arrête là on aura abordé l’ukemi d’une façon totalement superficielle.

Tentative d’analyse historique

Historiquement on peut supposer que des personnes ayant subi ou vu des projections lors de luttes ou batailles ont cherché un moyen de limiter l’impact de telles techniques. Il est aussi probable que l’observation de la nature et particulièrement des animaux a été une source d’inspiration dans le processus de création des techniques de chutes.

En Occident le rapport à la chute, et donc à la pratique elle-même, est différent. Bien sûr les techniques de lutte au corps à corps se sont développées en Occident comme en Asie. Mais à ma connaissance les techniques de lutte occidentale n’ont pas développé de dégagement par la chute. Je crois que cela est dû au fait que dans cette discipline les deux combattants luttent pour la victoire dans une épreuve de type sportif. Dans ce contexte il est évidemment inutile de s’entraîner à perdre.

Bien sûr les combattants japonais cherchaient aussi la victoire. La différence est que les lutteurs occidentaux se rencontraient dans des matchs sportifs tandis que les samouraïs pratiquaient la lutte afin de pouvoir survivre sur le champ de bataille. Il leur était d’ailleurs formellement interdit de participer à des compétitions de type Sumo qui étaient réservées aux paysans et lutteurs professionnels. Dans le contexte de la guerre le seul objectif est la survie. Dans ces conditions la retraite ou la fuite font partie des tactiques évidentes et c’est donc naturellement qu’elles se sont traduites en techniques concrètes. Le travail de l’ukemi permet ainsi de s’échapper d’une technique, de la contrer, ou d’en annuler ou atténuer les effets.

Ushiro et mae ukemi, analyse technique

Dans une projection où l’on tombe vers l’arrière le principal danger se situe au niveau de la tête. Un choc à cet endroit pouvant provoquer une perte de conscience synonyme de défaite et probablement de mort, la chute arrière, ushiro ukemi, sert principalement à protéger cette partie.

La chute avant, mae ukemi, offre plus de possibilités de fuite ou dégagement que la chute arrière. Techniquement il s’agit de l’opposé exact d’ushiro ukemi. Une des principales erreurs tient à l’angle du corps. Alors que dans la chute arrière la position de la tête crée naturellement l’angle juste, la chute avant est souvent effectuée comme une roulade de type gymnique grâce à l’impulsion de départ. C’est une erreur fondamentale pour plusieurs raisons.

Tout d’abord il faut comprendre le contexte. La chute se produit dans une situation de combat. Le combat se faisant normalement armé il est tout à fait possible que vous ayez encore votre arme ou celle de l’adversaire que vous avez réussi à désarmer à la main. Il est alors souhaitable de la garder malgré la chute. Garder l’équilibre du corps grâce à une seule main nécessite donc de chuter en diagonale.

Par ailleurs la chute en diagonale permet aussi de limiter le contact de la colonne vertébrale avec le sol, la préservant de chocs répétés qui ont une influence néfaste pour la santé.

Enfin, la chute en diagonale crée une spirale qui nous permet d’accélérer notre vitesse pendant la chute, chose beaucoup plus difficile lorsqu’on rentre en ligne droite en faisant un cercle.

De l’importance de la chute dans l’apprentissage

L’apprentissage des arts martiaux japonais se fait par le corps, la sensation. Les explications théoriques sont rares et d’importance limitée. Le contact avec le maître revêt alors une importance primordiale. Généralement les maîtres ayant beaucoup d’élèves, les rares moments où il vous corrige sont donc des instants privilégiés indispensables à votre progression. On comprend alors grâce à la sensation éprouvée dans le corps la source d’efficacité de la technique.

Au départ l’apprentissage de la forme de l’ukemi vous évite les blessures graves. Cependant les chutes restent difficiles et provoquent toujours des chocs. Le maître vous corrige occasionnellement. Petit à petit vous apprenez à chuter dans le temps. Les chocs sont mieux absorbés et le maître peut commencer à vous choisir pour démontrer une technique. Les années passent et vous apprenez à vous harmoniser à votre partenaire. Vous parvenez à diffuser sa force et cela lui permet de travailler avec plus d’intensité. A présent le maître vous désigne régulièrement pour ses démonstrations et vous multipliez les occasions de recevoir un enseignement direct.

Enfin vous dépassez le niveau de l’harmonisation. Vous devenez capable de lire la technique du maître instantanément sans processus conscient. Vous pouvez alors attaquer avec un engagement total. Le maître peut déployer sa puissance et sa vitesse maximale, il démontre la technique dans sa forme la plus pure. Vous êtes l’un des meilleurs élèves et un des partenaires privilégiés.

L’apprentissage de l’ukemi est autant spirituel que physique. Vous apprenez à vous oublier en même temps que vous assouplissez vos os, vos muscles et vos tendons. Finalement vous dépassez la peur et n’anticipez pas dans la crainte. Votre corps réagit instinctivement et trouve spontanément le geste juste. Vous avez acquis la capacité de lire la technique de votre adversaire et de vous y harmoniser, vous permettant dès lors de la rendre inefficace et surtout de la contrer ou l’anticiper vous garantissant ainsi la victoire. Vous êtes dès lors un des représentants désigné pour relever les défis lancés contre l’école.

Méthodes de travail

Bien entendu les ukemi se développent par la pratique avec un partenaire. Mais un élément fondamental de leur étude reste la pratique solitaire de séries de chutes enchaînées. En utilisant les lignes séparant les tatamis vous pouvez petit à petit corriger votre angle, en essayant de chuter par-dessus le plus grand nombre de tatamis ou sur un seul voire un demi vous apprenez à contrôler la distance. Par la répétition vous travaillez le relâchement et le contrôle de votre centre de gravité. Au final ce travail vous permet de chuter à n’importe quelle vitesse dans n’importe quelle direction et sur n’importe quelle distance. Au plus haut niveau vous aurez appris à contrôler le poids de votre corps, développant la capacité à vous rendre aussi souple ou léger que vous le désirez.

L’apprentissage des ukemi est un élément fondamental de l’apprentissage des budo. Cette étude si bénéfique est pourtant souvent survolée en occident car elle est sans doute trop liée à l’idée de défaite alors qu’elle recèle en réalité la source de la victoire.

Au plus haut niveau de pratique la distinction entre tori et uke n’existe plus, il n’y a ni vainqueur ni vaincu. La technique seule reste dans sa pureté la plus profonde. Il n’y a plus deux personnes faisant de l’Aïkido. L’Aïkido s’exprime sans limites.

 

Toutes les photos sont Copyright by Wolfgang R. Fürst – www.edition2f.com

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N’arrêtez jamais

Comme je l’ai indiqué dans ma présentation, j’ai commencé à l’âge de 12 ans. Adolescent, mon investissement et l’intensité de la pratique s’est intensifié au fil des ans. A 18 ans l’Aikido représentait 50% de tout ce qui m’intéressait dans la vie. Les 50 autres % étant partagés entre la photo, la quête de l’amour et ma scolarité. Pour des questions d’exemplarité vis-à-vis de la jeunesse, je ne vais détailler plus que cela.

 A 24 ans je suis partis à l’armée, j’ai rencontré la mère de mes deux premiers enfants et je suis donc devenu père peu après. Comme beaucoup j’ai cessé la pratique de l’Aikido dans cette phase qui a duré 3 ans. Malgré tout j’y pensais chaque semaine, mais trop pris dans cette nouvelle vie, je restais loin des tapis.

 J’ai finalement repris. Ça a été dur, tant physiquement que physiquement !

 Je m’explique :

          Physiquement car musculairement je m’étais relâché et qu’il a fallu se reconstruire.

          Physiquement car j’avais perdu mes sensations, mon corps avais oublié. Globalement, la tête se souvenait mais le corps avait oublié.

 Il m’aura fallu près de six moi pour me retrouver. Et encore, je vous dis cela sur la base d’un souvenir donc vraiment mesurable !

Trois ans plus tard, la vie se complique : une séparation, un nouveau job et une nouvelle compagne. Et voilà que j’arrête de nouveau. Cette fois ci ça durera 7 ans.

C’est en Afrique que je reviens sur le tapis, avec mes copains de Côte d’Ivoire que je salue. Evidement tout est reperdu, la musculature des cuisses, la souplesse, les sensations, tout quoi …. J’ai la chance à cette époque d’être dans un environnement ou je peux suivre 6 cours par semaines. Je retrouve tout et repars pour la grande quête.

Lorsque je rentre en France, il y a un peu plus de 5 ans aujourd’hui,  je commence les cours chez Toshiro SUGA. Jusqu’ à l’année dernière je travaille très régulièrement en suivant entre 4 et 5 cours par semaines.

L’an dernier, le travail a pris une place très importante et m’a éloigné de nouveau des tapis. Mais cette fois-ci je ne suis pas retombé dans le piège.

Chaque fois que cela a été possible, je suis quand même allé aux entrainements, même mort de fatigue, même enrhumé, même oppressé par ce travail trop présent.

 Et savez-vous ce que j’ai perdu cette fois ci ?

 A part ma ligne rien !

 Nous voilà donc ou je voulais en venir. Le fait de continuer même de manière irrégulière maintient votre musculature, votre souplesse, vos sensations et aussi votre niveau. Alors ….

 N’arrêtez jamais.

Le bavardage ennemi du progrès

La durée moyenne d’un cours est de 1h30, hors stages. En tout cas ici en France !

15 à 20 minutes en début de séance sont réservées à la détente et à l’échauffement. Généralement 5min sont consacrées au retour au calme en fin de cours.

Au final, à quelques minutes près, nous n’avons qu’une heure pour travailler. Je ne tiens pas compte du temps ou assis en seiza nous observons et écoutons le professeur, car c’est un moment d’apprentissage.

Je constate perpétuellement, que la majorité des élèves passent plus de temps à bavarder qu’à pratiquer.

L’Aikido est une discipline dont l’apprentissage passe par l’expérience du corps.

En bavardant les élèves ne fortifient pas leur organisme, ils ne développent pas leur capacité à ressentir ce qu’il se passe en eux et au-delà d’eux. Ils n’automatisent pas les gestes, qui a force de travail deviennent des réflexes inconscients.

Toshiro à l’habitude de faire le parallèle avec le jeune enfant qui apprend à se servir d’une fourchette. Croyez-vous que les explications théoriques et répétées des parents permettent à l’enfant d’acquérir le geste juste plus rapidement ? Non, bien sûr !

Avez-vous remarqué à quel point c’est difficile à apprendre ? Qu’en est-il après 15 ans de pratique ? Lequel d’entre nous doit réfléchir en tenant sa fourchette pour la mettre dans sa bouche sans se piquer le visage ?

Il en est de même en Aikido. Il faut pratiquer, pratiquer et pratiquer encore pour arriver à ce niveau de maîtrise jusqu’à ce que le corps soit capable de fonctionner en pilote automatique.

Pour finir, je voudrais rappeler que c’est la responsabilités des Sampai, les ainés, de monter l’exemple aux kohaï.

Alors, bonne pratique à tous !

Le Salut

Je me suis longtemps demandé le sens de tous ces saluts dans le dojo. Voici la retranscription de ce que Toshiro a bien voulu m’expliquer.

DO : signifie la voie

JO : signifie le lieu, l’endroit mais aussi construire, élever, édifier, mettre en place et également offrir un présent, faire une offrande, sacrifier rituellement.

On comprend alors immédiatement que l’origine est sacrée. C’était le lieu dans lequel les bouddhistes purifiaient le corps et l’esprit.

Il faut revenir à -2700 ans avant le calendrier moderne pour comprendre :

L’ile de Kyushu constitue le Japon de l’époque. Le seigneur de l’Ile maltraite son peuple. Le Déesse Soleil (au Japon le soleil est féminin) envoie alors sur Terre 2 divinités pour libérer les hommes de son emprise. Les temples de Kashina et Katori ont été édifiés en l’honneur de ces deux divinités.

Ces deux divinités sont devenus les symboles des arts martiaux.

Au 4ème siècle, les Chinois et les Coréens tentèrent d’envahir le Japon. A cette époque il n’y avait pas d’armée professionnelle. Ce sont les paysans qui ont défendu la nation. Les paysans ont prié Kashima de les guider vers la victoire et ils ont repoussé les envahisseurs et aussi pour qu’ils reviennent seins et saufs. Dès lors et jusqu’à la seconde guerre mondiale dans les Do Jo destinés aux arts martiaux il y avait sur le kamiza une représentation du temple de Kashima  La reddition du Japon en Septembre 1945 a changé partiellement cette coutume.  Aujourd’hui, généralement nous retrouvons sur le mur d’honneur les idéogrammes des disciplines et/ou les photos des fondateurs.

Pour revenir aux saluts dans nos DOJO :

Lorsque nous entrons, nous saluons le Divin et le remercions par avance pour ce que nous allons recevoir.

Lorsque que les élèves en seiza saluent avec l’enseignant en direction du kamiza ils saluent le Divin. Personnellement je l’implore d’éclairer mon étude.

Lorsque les élèves salut le professeur il le remercie pour ce qu’il va leur transmettre ou pour ce qu’il leur a transmis, selon s’il s’agit du salut en début ou en fin de cours.

Lorsque le professeur salut les élèves, il les remercie pour ce qu’il a reçu ou va recevoir, car lui aussi s’enrichie de l’échange. Il y a un véritable échange. Aujourd’hui nous dirions un échange gagnant/gagnant.

Lorsque l’on quitte le DOJO on salut à nouveau en remerciant le Divin pour nous avoir permis de recevoir cet enseignement et ne pas nous être blessé.

Pour terminer je voudrais ajouter un commentaire personnel sur le retard. J’ai remarqué que Toshiro ne se formalise pas lorsque des élèves sont en retard retards à ses cours. Très respectueux quand cela m’arrivait les premiers temps je me présentais la tenue bien ajustée devant le tapis et attendais immobile, son invitation. Il s’est fâché plusieurs fois me disant de me dépêcher de venir travailler sans perdre plus de temps. Puis il marmonnait quelque chose que je ne comprenais jamais vraiment mais qui ressemblait à tu régleras tes comptes avec….

A votre avis qu’est-ce que cela signifie ?

J’ai réussi mon premier Ikkyo

Hier soir j’ai vécu un grand moment d’Aïkido, j’ai réussi mon premier Ikkyo.

Pour ceux qui ne sont pas familiers avec nos techniques, Ikkyo est la technique de base, la première qu’on enseigne au « nouveau », la première qu’on demande aux examens.

Je l’ai réussi « parfaitement » pour la première fois alors que j’ai dû la pratiquer des milliers de fois.

J’était en « visite » dans mon club d’origine. La consigne était tachiwaza Aihamni katatedori Ikkyo omote. Je pratique avec mon vieux complice Armindo avec qui j’ai passé mon deuxième DAN. Armindo est un artisan du bâtiment, il manipule des plaques de plâtre toute la journée c’est vous dire la force qu’il a. Mais il est souple et chute très bien. Avec lui je n’hésite pas à envoyer car il sais parfaitement se protéger.

Je suis la consigne une dizaine de fois et pratique la forme directe du mouvement. Ca passe bien, Armindo suit bien, la technique est souple et efficace. L’envie de jouer me prend. Il attaque et je change la forme. Je pivote, je laisse passer l’attaque et je rentre mon Ikkyo omote à la Toshiro.

D’un coup je sens ma main qui coupe dans l’air sans aucune résistance pourtant je sens toujours les doigts d’Armindo sur mon poignet. Mon regard qui était plus ou moins dans le vide devant moi, se concentre sur le haut de son corps. Je le vois descendre tête la première vers le sol. C’est trop tard je ne peux plus rien faire. Son visage percute le sol et le reste du corps suit.

Armindo qui va très bien a décrit que ses pieds avaient perdu contact avec le sol. C’est tout ce qu’il a senti.

Il me faudra peut être pratiquer 1000 Ikkyo pour en faire un 2ème comme ça, mais croyez moi je voudrais m’y mettre maintenant tellement j’ai hâte de sentir cela à nouveau.

Pour une fois tout s’est aligné, le temps, la distance et les énergies. C’était fantastique, enfin pour moi !