Reflexions sur les origines des termes

Je vais vous présenter aujourd’hui mes réflexions sur l’origine des termes que nous utilisons régulièrement dans la pratique par l’analyse de iaï et ses corollaires, tachiaï, iaïdo, iaïjutsu. Je développerai ensuite en abordant brièvement l’histoire du iaï et celle des katakiuchi, vengeances du Japon traditionnel…

 Iaï

« Iaï » est un mot composé de deux caractères, « i » et « aï ». Il est lui-même utilisé en combinaison pour former les mots « iaïdo » et « iaïjutsu ».

Le premier kanji utilisé dans iaï, i, est composé de deux parties. La partie supérieure symbolise le corps, tandis que la partie inférieure représente une tête ou un crâne couronné, partie évoquant ce qui est ancien. Ce premier caractère évoque aussi l’idée de barrière, une barrière entourant un corps suggère alors ici l’idée… de chaise. Mais si la chaise a été utilisée en Chine depuis plusieurs siècles ce n’est pas le cas du Japon qui ne l’adopta réellement qu’à l’époque moderne. Ce premier caractère utilisé au Japon convie donc l’idée d’être assis mais… par terre.

Le second kanji, aï, est le même que celui utilisé pour écrire Aïkido.

Une explication de son origine est l’image d’un couvercle sur un trou.

Il contient alors des notions telles qu’hermétique, superposition, unité.

En Aïkido on insiste beaucoup sur la notion d’harmonie mais ce sens n’est pas si évident lorsque l’on étudie l’origine de ce caractère. En tout état de cause le sens d’unité est bien plus présent que celui d’harmonie dans sa construction. Cela peut aussi nous amener à reconsidérer le sens de notre pratique en intégrant par exemple l’idée de superposer notre ki sur celui de l’autre personne, de l’englober. Il est alors important de revoir l’origine et les différentes significations possibles de ki.

« Au », qui devient « aï » dans les mots composés, est donc la rencontre, la superposition, l’unité même temporaire de deux choses, deux sabres dans le cas de la pratique martiale.

 Tachiaï

Si iaï véhicule l’idée du combat assis, « tachiaï » est son pendant, le combat debout. Tachiaï est aussi composé de deux caractères. Le premier, tachi, représente un homme debout. Le second est le même que le deuxième caractère de iaï. Tachiaï est un terme qui est aujourd’hui surtout utilisé en Sumo et désigne la charge initiale entre les combattants. Il est aussi présent dans le nom de nombreuses techniques martiales, notamment en Daïto ryu.

Iaïdo, Iaïjutsu

Iaï est un terme qui nous intéresse surtout parce qu’il forme la première partie des mots Iaïdo et Iaïjutsu, disciplines que nombre d’entre nous étudient ou ont étudié. Nous avons déjà abordé le, caractère do, qui signifie voie. Jutsu signifie quand à lui technique.

La différence entre les budos et les bujutsus est un débat qui occupe les chercheurs martiaux. Je crains que ce soit malheureusement une question sans issue définitive puisque le même mot peut recouvrir des conceptions différentes selon le maître qui l’emploie. Pour simplifier nous dirons que le Iaïjutsu insiste plus sur la finalité technique tandis que le Iaïdo, sans renoncer à la cohérence martiale, porte plus son attention sur le fait d’éduquer l’homme.

Techniquement le Iaïdo consiste à dégainer et couper, généralement dans le même geste. Comme nous l’avons vu le terme iaï évoque entre autres le fait d’être assis. Le Iaïdo comprend ainsi, bien que cela puisse varier selon les écoles, un très grand nombre de katas qui débutent dans cette position et qui forment la base de la discipline.

A l’origine le iaï semble avoir été pratiqué exclusivement en position debout. C’est au cours des siècles que les différentes écoles ont peu à peu intégré le travail à partir de la position assise, suivant en cela le courant de l’histoire. En effet si au départ les techniques ont été élaborées en temps de guerre, la longue période de paix de l’ère Edo créa une situation où les combats étaient de plus en plus des attaques surprises et de moins en moins des confrontations de type duel. Les traditions martiales s’adaptèrent donc aux circonstances les plus fréquentes.

Un grand intérêt du travail assis est que les contraintes supplémentaires amènent le pratiquant à développer des capacités qui rendent ensuite le travail debout bien plus aisé. En ce sens la logique est la même qu’en Aïkido ou Daïto ryu.

Une étude des denshos, rouleaux de transmission technique des écoles traditionnelles, révèle que les techniques de dégainage représentaient environ 30% du cursus. Le reste était consacré au

kenjutsu, les techniques de combat le sabre une fois dégainé. Cela est tout à fait logique dans la mesure où les écoles anciennes avaient un objectif pragmatique, assurer la survie de ses membres. Sachant qu’il était probable que la coupe lors du dégainage ne suffise pas à tuer à coup sûr son adversaire à chaque fois et que l’on pouvait avoir à faire face à de multiples ennemis, il est naturel que les samouraïs aient consacré une plus grande partie de leur temps à ce type de travail.

Hayashizaki Jinsuke Shigenobu

Si le travail de la coupe dans le dégainage exista probablement avant le 16ème siècle, notamment en Katori Shinto ryu, c’est Hayashizaki Jinsuke, né Hojo, qui fut le principal artisan de son développement en systématisant sa pratique. La vie de Hayashizaki est auréolée de mystère et comme avec tout personnage mythique il est très difficile de faire la part entre légende et réalité. Voici quelques éléments que la tradition rapporte.

Né selon les sources entre 1542 et 49, il disparaît vers 1621. Son père ayant été assassiné dans son enfance, probablement lorsqu’il avait deux ans, il fut élevé par sa mère dans le but de retrouver ses meurtriers afin de laver l’honneur de sa famille. A l’âge de 21 ans il se retire au temple Hayashizaki dont il adoptera le nom, afin de se consacrer à la pratique martiale. Durant ce type de retraite appelé sanro l’adepte s’immerge totalement dans la pratique au péril de sa vie. Pratiquant jour et nuit sans répit durant une période de 21 jours beaucoup périssaient d’épuisement. Cette sorte d’entraînement nous paraît aujourd’hui incroyable mais c’est grâce à un investissement sans compromis de ce type que sont nées nombre de traditions martiales japonaises les plus célèbres.

Arrivant au terme de son séjour Jinsuke, au paroxysme de l’épuisement, est au bord de la folie. La légende raconte qu’un tengu vient alors à sa rencontre… Les tengus, créatures mythiques du Japon ancien, sont des monstres à forme humaine et au long nez ou à bec d’oiseau. Ils vivent dans les montagnes, sont généralement maléfiques et maîtres en arts martiaux.

Jinsuke, assis, mourant, voit le tengu s’approcher de lui et dégainer son sabre pour l’attaquer. Jinsuke redresse alors son sabre et bloque l’attaque grâce à sa tsuka avant de pourfendre le monstre en dégainant et coupant dans le même geste… Il nommera l’école qu’il créera par la suite Muso Shinden ryu que l’on peut grossièrement traduire par « l’école de la transmission divine reçue en rêve ».

Une autre version de la création de l’école rapporte que c’est un homme à la longue barbe qui vint à la rencontre de Jinsuke au bout de 21 jours et lui révéla l’importance d’une longue tsuka.

 Katakiuchi

L’histoire ne donne pas plus de détails sur le katakiuchi, la vengeance de Hayashizaki Jinsuke. On peut toutefois supposer que compte tenu de son niveau il a pu faire justice à son père. J’ai voulu aborder le katakiuchi parce que cette tradition japonaise est en rapport direct avec Takeda Sokaku, le principal maître de Ueshiba Moriheï, et nous ramène aux racines de l’Aïkido.

A l’époque féodale le Japon était divisé en une cinquantaine de régions. Les déplacements étaient extrêmement surveillés et beaucoup ne quittaient jamais les terres qui les avaient vu naître.

Toutefois, dans le cas où votre famille était victime d’un assassinat, il existait le système de katakiuchi. Ce système permettait à certaines conditions aux membres survivants de la famille de se faire justice. Le seigneur délivrait alors un passeport qui autorisait son détenteur à traverser les provinces jusqu’à ce qu’il ait accompli sa tâche.

Le katakiuchi est une tradition qui a donné lieu à de nombreux récits de par son caractère hautement tragique. Certaines histoires racontent des quêtes éperdues durant parfois plusieurs décennies afin de rétablir l’honneur d’une famille. Parfois en vain…

 Takeda Sokaku assassin ?

Ce qui suit n’étant fondé sur aucune preuve, je vous invite à ne prendre cela qu’en tant que pure spéculation de pratiquant cherchant à comprendre le personnage incroyable que fut Takeda Sokaku.

Dans le milieu des arts martiaux, certains supposent que Takeda Sokaku aurait été la cible d’un katakiuchi et que c’est la raison pour laquelle il serait parti à Hokkaïdo. Quels sont les éléments qui ont pu mener à cette supposition ?

Tout d’abord, alors que certaines périodes de sa vie sont très bien documentées, il existe à peu près une décennie pendant laquelle Takeda disparaît avant de réapparaître à Hokkaïdo. Qu’a-t-il fait durant cette période ? A-t-il poursuivi son musha shugyo, son tour du Japon à la rencontre des grands adeptes de son temps ? S’est-il retiré pour pratiquer à l’écart du monde ? N’a-t-il pu être mêlé à un incident grave qui donnera lieu à un katakiuchi, lui qui garda un tempérament si « original » jusqu’à ses derniers jours?

Ensuite pourquoi serait-il parti à Hokkaïdo, terre si désertique que le gouvernement japonais payait les volontaires pour s’y installer, alors que son niveau lui aurait permis de vivre confortablement en enseignant dans n’importe quelle île plus habitée du Japon ?

Pourquoi craignait-il tant d’être assassiné au point qu’il ne laissait que ses plus proches disciples lui préparer sa nourriture et qu’il n’y touchait qu’après qu’ils l’aient eux-mêmes goûtée. Si l’on peut attendre de tout budoka qu’il soit vigilant, Takeda est le seul connu pour de telles extravagances. Le récit de Mochizuki Senseï de sa rencontre avec Takeda Sokaku éclaire encore ce côté paranoïaque.

Mochizuki Minoru raconte qu’un jour, alors qu’il s’était retrouvé seul au dojo d’O Senseï, un vieillard serait apparu suivi d’un homme. Celuici, chauffeur de taxi lui demanda de lui régler sa course. Lorsque

Mochizuki lui demanda pourquoi il ne l’avait pas demandé au vieil homme, il raconta effrayé qu’à la gare ce dernier avait tué d’un geste soudain un chien qui aboyait vers lui avec un shikomizue, une canne épée.

Mochizuki Senseï se doutant d’après les récits qu’il avait entendus qu’il avait affaire au professeur de son maître fit alors rentrer l’homme au salon. Il lui servit du thé et des gâteaux que celui-ci n’accepta qu’après qu’il les eut goûtés lui-même. Lui proposant ensuite de prendre un bain il l’accompagna et l’aida à se dévêtir comme il était de coutume. C’est alors qu’une lame nue tomba à terre! Takeda portait en permanence une lame sans fourreau contre son corps. Cette arme lui avait d’ailleurs probablement causé plusieurs des nombreuses cicatrices qu’il avait sur son corps…

Ce sont tous ces éléments qui, une fois réunis, peuvent laisser supposer que Takeda Sokaku était sans doute la cible d’un katakiuchi.

Produit d’une époque violente et troublée Takeda Sokaku est, plus encore que Ueshiba Moriheï, notre lien direct avec les bushis du Japon traditionnel, Japon qui vit la naissance du Iaïjutsu. Et la boucle est bouclée…

Toshiro Suga

 

Merci à Xavier DUFAU qui a retrouvé et conservé cet article de Senseï Toshiro SUGA sur :

Iaï, tachiaï, iaïdo, iaïjutsu…

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Hygiène au dojo

L’étiquette est un ensemble de règles de politesse, de bienséance destinées à préserver les relations en société.  Dans l’Aïkido, j’ai longtemps pensé qu’il s’agissait de rituels comme le salut en rentrant dans le Dojo ou la manière de positionner ses zoris en montant sur le tapis.

Avec les années de pratique j’ai découvert qu’il y a d’autres aspects et je voudrais vous parler aujourd’hui de l’hygiène corporelle.

  • Les mains : elles doivent être lavées, les ongles coupés et nettoyés. La coupe des ongles est primordiale pour deux raisons. D’abord cela évite de ses blesser lors des saisies dans le kimino et plus particulièrement sur katadori et ushiro ryo katadori. Egalement cela évite les griffures de aïte. Personnellement je me suis fait déchirer la cornée d’un œil pendant un entrainement et j’ai fini à l’hôpital.

Si mon souvenir est exacte, Toshiro me racontais un jour que lorsqu’il était plus jeune les entrainements étaient beaucoup plus martiaux qu’aujourd’hui et en particulier au japon. Il ne pouvait pas avoir plus d’un ou deux millimètres d’ongles sous peine de blessures régulières avec des ongles et des morceaux de peau arrachés.

  • Les pieds : qu’ils soient enfermés dans des chaussures et des chaussettes ou dans des savates, les pieds sont souvent sales lorsque nous arrivons au DOJO. Il est important de les laver avant de monter sur le tapis.

De plus les ongles doivent être bien taillés et ce pour les mêmes raisons que celles des mains, d’autant plus que les ongles des pieds sont beaucoup plus durs que ceux des mains.

  • Les cheveux : ils doivent être propres et attachés lorsqu’ils sont longs. Cela la évite la transmission des parasites, permet une bonne vision et évite le tirage de cheveux. C’est toujours gênant lorsque l’on ne pas faire une immobilisation au sol naturelle pour éviter de poser le genou sur les cheveux de aïte. De plus pour ma part il est toujours très tentant de terminer un iriminage par la tenue des cheveux. Oui j’ai un petit coté sadique !
  • Les odeurs : nous avons déjà passé en revue l’hygiène des pieds, mais je n’ai pas abordé la problématique de l’odeur. Hier je suis allé chercher ma fille à la boxe. Lorsque je suis rentré dans la salle, l’odeur était tellement forte que ça piquait les narines.

Bien sûr les autres odeurs corporelles peuvent être très désagréables et tout particulièrement celles provenant des aisselles et de la bouche. Quand j’étais tout jeune, je pratiquais avec des adultes qui devaient beaucoup aimer le saucisson à l’ail. Je vous laisse imaginer la gêne pour moi !

Il est donc important pour le confort de vos partenaires de prendre soin de sentir bon. Bien sûr nous ne sommes pas là pour séduire, il ne s’agit pas de se parfumer, d’autant qu’à l’entrainement cela peut être désagréable. Il suffit de se nettoyer les zones sensibles avant la pratique.

Pour ma part, j’ai dans mon sac un paquet de lingettes qui me permet de me rafraîchir quand je me change. Croyez-moi c’est très agréable après une grosse journée de travail.

La propreté de la tenue est elle aussi primordiale.

La tenue absorbant la transpiration, elle doit être lavée régulièrement. Bien sûr nous ne transpirons pas tous autant. Certains pratiquent dans des zones géographiques ou la chaleur ambiante fait transpirer rien que de cligner des paupières. Certains font 10 mouvements pendant que d’autres en font deux. Enfin la nature n’étant pas égale avec les Hommes, nous n’avons pas tous le même taux de sudation pour le même effort dans les mêmes conditions.

La fréquence de nettoyage de votre tenue varie donc en fonction à minima de votre taux de sudation. Ce qui est important c’est que votre tenue soit dépourvue d’odeur à part celle de la lessive ou de l’assouplissant et également qu’elle ait sa couleur d’origine, tous les hakama ne sont pas noirs.

Egalement tout doit être lavé et pas seulement la veste du kimono. Toutes les parties du corps transpirent. Le pantalon du kimono absorbe, tandis que le hakama nettoie le tapis. Lors d’entrainements intenses, les hakamas et les ceintures, absorbent également l’humidité dégagée par le corps. Il est donc important de les laver régulièrement.

Un autre point très important est de tout sortir de votre sac dès que vous arrivez chez vous. Les éléments de la tenue qui ne sont lavés devront être aérés afin de garantir leur fraicheur.

Il faudra aussi penser à aérer, nettoyer et désinfecter votre sac très régulièrement.

Pour finir, faisons un petit retour aux sources chez les samouraïs.

Lorsqu’ils allaient au champ de bataille, les samouraïs veillaient à avoir une tenue impeccable en tous points. Les kimonos, les fundoshi (souvêtement) qu’ils portaient sous leur hakama, tout était impeccable de propreté. Le Japon depuis les temps anciens, et c’est encore vrai aujourd’hui est le pays de l’Honneur. Dans le contexte de la guerre il ne fallait pas ajouter à la défaite le déshonneur d’être sale.

La propreté fait partie de l’attitude, je prends soin de moi, je me respecte et je respecte mes partenaires d’entrainement.

Je profite de l’occasion pour faire un clin d’oeil à mes amis d’Abidjan et de Dakar qui pour moi sont particulièrement exemplaires en la matière. Malgré un environnement plutôt propice à la transpiration et des poussières ambiantes plus que présentes, les kaïkogi sont toujours impeccables et je n’ai jamais été gêné par l’odeur de personne.

Le problème est peut être plus français. Savez-vous que pour les Sud américains les français sont sales et sentent mauvais ?

UKEMI

Une différence de conception

Ukemi est un terme japonais composé de deux mots, uke de ukeru, recevoir, et mi, le corps. En Aïkido l’ukemi désigne la chute de celui qui reçoit la technique. Malheureusement je crois que la chute est mal comprise et considérée par la plupart des pratiquants occidentaux. Je vais tenter ici de clarifier ce concept et montrer son importance dans la pratique martiale.

En occident la chute est généralement considérée par les pratiquants comme un signe de défaite. Elle est subie comme un mal nécessaire et l’apprentissage consiste simplement à pouvoir recevoir la technique sans être blessé. C’est évidement une étape indispensable. Mais si le travail s’arrête là on aura abordé l’ukemi d’une façon totalement superficielle.

Tentative d’analyse historique

Historiquement on peut supposer que des personnes ayant subi ou vu des projections lors de luttes ou batailles ont cherché un moyen de limiter l’impact de telles techniques. Il est aussi probable que l’observation de la nature et particulièrement des animaux a été une source d’inspiration dans le processus de création des techniques de chutes.

En Occident le rapport à la chute, et donc à la pratique elle-même, est différent. Bien sûr les techniques de lutte au corps à corps se sont développées en Occident comme en Asie. Mais à ma connaissance les techniques de lutte occidentale n’ont pas développé de dégagement par la chute. Je crois que cela est dû au fait que dans cette discipline les deux combattants luttent pour la victoire dans une épreuve de type sportif. Dans ce contexte il est évidemment inutile de s’entraîner à perdre.

Bien sûr les combattants japonais cherchaient aussi la victoire. La différence est que les lutteurs occidentaux se rencontraient dans des matchs sportifs tandis que les samouraïs pratiquaient la lutte afin de pouvoir survivre sur le champ de bataille. Il leur était d’ailleurs formellement interdit de participer à des compétitions de type Sumo qui étaient réservées aux paysans et lutteurs professionnels. Dans le contexte de la guerre le seul objectif est la survie. Dans ces conditions la retraite ou la fuite font partie des tactiques évidentes et c’est donc naturellement qu’elles se sont traduites en techniques concrètes. Le travail de l’ukemi permet ainsi de s’échapper d’une technique, de la contrer, ou d’en annuler ou atténuer les effets.

Ushiro et mae ukemi, analyse technique

Dans une projection où l’on tombe vers l’arrière le principal danger se situe au niveau de la tête. Un choc à cet endroit pouvant provoquer une perte de conscience synonyme de défaite et probablement de mort, la chute arrière, ushiro ukemi, sert principalement à protéger cette partie.

La chute avant, mae ukemi, offre plus de possibilités de fuite ou dégagement que la chute arrière. Techniquement il s’agit de l’opposé exact d’ushiro ukemi. Une des principales erreurs tient à l’angle du corps. Alors que dans la chute arrière la position de la tête crée naturellement l’angle juste, la chute avant est souvent effectuée comme une roulade de type gymnique grâce à l’impulsion de départ. C’est une erreur fondamentale pour plusieurs raisons.

Tout d’abord il faut comprendre le contexte. La chute se produit dans une situation de combat. Le combat se faisant normalement armé il est tout à fait possible que vous ayez encore votre arme ou celle de l’adversaire que vous avez réussi à désarmer à la main. Il est alors souhaitable de la garder malgré la chute. Garder l’équilibre du corps grâce à une seule main nécessite donc de chuter en diagonale.

Par ailleurs la chute en diagonale permet aussi de limiter le contact de la colonne vertébrale avec le sol, la préservant de chocs répétés qui ont une influence néfaste pour la santé.

Enfin, la chute en diagonale crée une spirale qui nous permet d’accélérer notre vitesse pendant la chute, chose beaucoup plus difficile lorsqu’on rentre en ligne droite en faisant un cercle.

De l’importance de la chute dans l’apprentissage

L’apprentissage des arts martiaux japonais se fait par le corps, la sensation. Les explications théoriques sont rares et d’importance limitée. Le contact avec le maître revêt alors une importance primordiale. Généralement les maîtres ayant beaucoup d’élèves, les rares moments où il vous corrige sont donc des instants privilégiés indispensables à votre progression. On comprend alors grâce à la sensation éprouvée dans le corps la source d’efficacité de la technique.

Au départ l’apprentissage de la forme de l’ukemi vous évite les blessures graves. Cependant les chutes restent difficiles et provoquent toujours des chocs. Le maître vous corrige occasionnellement. Petit à petit vous apprenez à chuter dans le temps. Les chocs sont mieux absorbés et le maître peut commencer à vous choisir pour démontrer une technique. Les années passent et vous apprenez à vous harmoniser à votre partenaire. Vous parvenez à diffuser sa force et cela lui permet de travailler avec plus d’intensité. A présent le maître vous désigne régulièrement pour ses démonstrations et vous multipliez les occasions de recevoir un enseignement direct.

Enfin vous dépassez le niveau de l’harmonisation. Vous devenez capable de lire la technique du maître instantanément sans processus conscient. Vous pouvez alors attaquer avec un engagement total. Le maître peut déployer sa puissance et sa vitesse maximale, il démontre la technique dans sa forme la plus pure. Vous êtes l’un des meilleurs élèves et un des partenaires privilégiés.

L’apprentissage de l’ukemi est autant spirituel que physique. Vous apprenez à vous oublier en même temps que vous assouplissez vos os, vos muscles et vos tendons. Finalement vous dépassez la peur et n’anticipez pas dans la crainte. Votre corps réagit instinctivement et trouve spontanément le geste juste. Vous avez acquis la capacité de lire la technique de votre adversaire et de vous y harmoniser, vous permettant dès lors de la rendre inefficace et surtout de la contrer ou l’anticiper vous garantissant ainsi la victoire. Vous êtes dès lors un des représentants désigné pour relever les défis lancés contre l’école.

Méthodes de travail

Bien entendu les ukemi se développent par la pratique avec un partenaire. Mais un élément fondamental de leur étude reste la pratique solitaire de séries de chutes enchaînées. En utilisant les lignes séparant les tatamis vous pouvez petit à petit corriger votre angle, en essayant de chuter par-dessus le plus grand nombre de tatamis ou sur un seul voire un demi vous apprenez à contrôler la distance. Par la répétition vous travaillez le relâchement et le contrôle de votre centre de gravité. Au final ce travail vous permet de chuter à n’importe quelle vitesse dans n’importe quelle direction et sur n’importe quelle distance. Au plus haut niveau vous aurez appris à contrôler le poids de votre corps, développant la capacité à vous rendre aussi souple ou léger que vous le désirez.

L’apprentissage des ukemi est un élément fondamental de l’apprentissage des budo. Cette étude si bénéfique est pourtant souvent survolée en occident car elle est sans doute trop liée à l’idée de défaite alors qu’elle recèle en réalité la source de la victoire.

Au plus haut niveau de pratique la distinction entre tori et uke n’existe plus, il n’y a ni vainqueur ni vaincu. La technique seule reste dans sa pureté la plus profonde. Il n’y a plus deux personnes faisant de l’Aïkido. L’Aïkido s’exprime sans limites.

 

Toutes les photos sont Copyright by Wolfgang R. Fürst – www.edition2f.com

N’arrêtez jamais

Comme je l’ai indiqué dans ma présentation, j’ai commencé à l’âge de 12 ans. Adolescent, mon investissement et l’intensité de la pratique s’est intensifié au fil des ans. A 18 ans l’Aikido représentait 50% de tout ce qui m’intéressait dans la vie. Les 50 autres % étant partagés entre la photo, la quête de l’amour et ma scolarité. Pour des questions d’exemplarité vis-à-vis de la jeunesse, je ne vais détailler plus que cela.

 A 24 ans je suis partis à l’armée, j’ai rencontré la mère de mes deux premiers enfants et je suis donc devenu père peu après. Comme beaucoup j’ai cessé la pratique de l’Aikido dans cette phase qui a duré 3 ans. Malgré tout j’y pensais chaque semaine, mais trop pris dans cette nouvelle vie, je restais loin des tapis.

 J’ai finalement repris. Ça a été dur, tant physiquement que physiquement !

 Je m’explique :

          Physiquement car musculairement je m’étais relâché et qu’il a fallu se reconstruire.

          Physiquement car j’avais perdu mes sensations, mon corps avais oublié. Globalement, la tête se souvenait mais le corps avait oublié.

 Il m’aura fallu près de six moi pour me retrouver. Et encore, je vous dis cela sur la base d’un souvenir donc vraiment mesurable !

Trois ans plus tard, la vie se complique : une séparation, un nouveau job et une nouvelle compagne. Et voilà que j’arrête de nouveau. Cette fois ci ça durera 7 ans.

C’est en Afrique que je reviens sur le tapis, avec mes copains de Côte d’Ivoire que je salue. Evidement tout est reperdu, la musculature des cuisses, la souplesse, les sensations, tout quoi …. J’ai la chance à cette époque d’être dans un environnement ou je peux suivre 6 cours par semaines. Je retrouve tout et repars pour la grande quête.

Lorsque je rentre en France, il y a un peu plus de 5 ans aujourd’hui,  je commence les cours chez Toshiro SUGA. Jusqu’ à l’année dernière je travaille très régulièrement en suivant entre 4 et 5 cours par semaines.

L’an dernier, le travail a pris une place très importante et m’a éloigné de nouveau des tapis. Mais cette fois-ci je ne suis pas retombé dans le piège.

Chaque fois que cela a été possible, je suis quand même allé aux entrainements, même mort de fatigue, même enrhumé, même oppressé par ce travail trop présent.

 Et savez-vous ce que j’ai perdu cette fois ci ?

 A part ma ligne rien !

 Nous voilà donc ou je voulais en venir. Le fait de continuer même de manière irrégulière maintient votre musculature, votre souplesse, vos sensations et aussi votre niveau. Alors ….

 N’arrêtez jamais.

Le bavardage ennemi du progrès

La durée moyenne d’un cours est de 1h30, hors stages. En tout cas ici en France !

15 à 20 minutes en début de séance sont réservées à la détente et à l’échauffement. Généralement 5min sont consacrées au retour au calme en fin de cours.

Au final, à quelques minutes près, nous n’avons qu’une heure pour travailler. Je ne tiens pas compte du temps ou assis en seiza nous observons et écoutons le professeur, car c’est un moment d’apprentissage.

Je constate perpétuellement, que la majorité des élèves passent plus de temps à bavarder qu’à pratiquer.

L’Aikido est une discipline dont l’apprentissage passe par l’expérience du corps.

En bavardant les élèves ne fortifient pas leur organisme, ils ne développent pas leur capacité à ressentir ce qu’il se passe en eux et au-delà d’eux. Ils n’automatisent pas les gestes, qui a force de travail deviennent des réflexes inconscients.

Toshiro à l’habitude de faire le parallèle avec le jeune enfant qui apprend à se servir d’une fourchette. Croyez-vous que les explications théoriques et répétées des parents permettent à l’enfant d’acquérir le geste juste plus rapidement ? Non, bien sûr !

Avez-vous remarqué à quel point c’est difficile à apprendre ? Qu’en est-il après 15 ans de pratique ? Lequel d’entre nous doit réfléchir en tenant sa fourchette pour la mettre dans sa bouche sans se piquer le visage ?

Il en est de même en Aikido. Il faut pratiquer, pratiquer et pratiquer encore pour arriver à ce niveau de maîtrise jusqu’à ce que le corps soit capable de fonctionner en pilote automatique.

Pour finir, je voudrais rappeler que c’est la responsabilités des Sampai, les ainés, de monter l’exemple aux kohaï.

Alors, bonne pratique à tous !

Le Salut

Je me suis longtemps demandé le sens de tous ces saluts dans le dojo. Voici la retranscription de ce que Toshiro a bien voulu m’expliquer.

DO : signifie la voie

JO : signifie le lieu, l’endroit mais aussi construire, élever, édifier, mettre en place et également offrir un présent, faire une offrande, sacrifier rituellement.

On comprend alors immédiatement que l’origine est sacrée. C’était le lieu dans lequel les bouddhistes purifiaient le corps et l’esprit.

Il faut revenir à -2700 ans avant le calendrier moderne pour comprendre :

L’ile de Kyushu constitue le Japon de l’époque. Le seigneur de l’Ile maltraite son peuple. Le Déesse Soleil (au Japon le soleil est féminin) envoie alors sur Terre 2 divinités pour libérer les hommes de son emprise. Les temples de Kashina et Katori ont été édifiés en l’honneur de ces deux divinités.

Ces deux divinités sont devenus les symboles des arts martiaux.

Au 4ème siècle, les Chinois et les Coréens tentèrent d’envahir le Japon. A cette époque il n’y avait pas d’armée professionnelle. Ce sont les paysans qui ont défendu la nation. Les paysans ont prié Kashima de les guider vers la victoire et ils ont repoussé les envahisseurs et aussi pour qu’ils reviennent seins et saufs. Dès lors et jusqu’à la seconde guerre mondiale dans les Do Jo destinés aux arts martiaux il y avait sur le kamiza une représentation du temple de Kashima  La reddition du Japon en Septembre 1945 a changé partiellement cette coutume.  Aujourd’hui, généralement nous retrouvons sur le mur d’honneur les idéogrammes des disciplines et/ou les photos des fondateurs.

Pour revenir aux saluts dans nos DOJO :

Lorsque nous entrons, nous saluons le Divin et le remercions par avance pour ce que nous allons recevoir.

Lorsque que les élèves en seiza saluent avec l’enseignant en direction du kamiza ils saluent le Divin. Personnellement je l’implore d’éclairer mon étude.

Lorsque les élèves salut le professeur il le remercie pour ce qu’il va leur transmettre ou pour ce qu’il leur a transmis, selon s’il s’agit du salut en début ou en fin de cours.

Lorsque le professeur salut les élèves, il les remercie pour ce qu’il a reçu ou va recevoir, car lui aussi s’enrichie de l’échange. Il y a un véritable échange. Aujourd’hui nous dirions un échange gagnant/gagnant.

Lorsque l’on quitte le DOJO on salut à nouveau en remerciant le Divin pour nous avoir permis de recevoir cet enseignement et ne pas nous être blessé.

Pour terminer je voudrais ajouter un commentaire personnel sur le retard. J’ai remarqué que Toshiro ne se formalise pas lorsque des élèves sont en retard retards à ses cours. Très respectueux quand cela m’arrivait les premiers temps je me présentais la tenue bien ajustée devant le tapis et attendais immobile, son invitation. Il s’est fâché plusieurs fois me disant de me dépêcher de venir travailler sans perdre plus de temps. Puis il marmonnait quelque chose que je ne comprenais jamais vraiment mais qui ressemblait à tu régleras tes comptes avec….

A votre avis qu’est-ce que cela signifie ?